CHAPITRE XIV
Les Choses, dans leur nid, avaient une conception pratique et même simpliste de la civilisation : c’était un état qu’il était désirable de faire maintenir par les esclaves humains. Oui, la civilisation, pour elles, c’était une nombreuse population de domestiques, qu’on les appelât hommes ou autrement. Les animaux, trop primitifs pour construire des maisons, ne pouvaient procurer aux Choses les nids douillets qu’elles prisaient tant. D’autre part, les créatures humaines résistaient mieux que toutes les autres à la voracité des Choses. Celles-ci savaient toutes qu’au cours des âges antérieurs, leurs ancêtres – elles-mêmes – avaient vécu d’une vie précaire et inconfortable, pleine de privations. Elles avaient dû faire le guet pour attendre des bêtes sauvages qu’elles arrivaient parfois à soumettre par la transmission de pensée pour se nourrir bestialement. Parfois, de longues périodes sans nourriture s’écoulaient. Aucune Chose ne désirait revenir à ces anciennes périodes de vie. La civilisation était donc un état qu’elles désiraient rencontrer chez leurs sujets.
Chaque Chose portait en elle les souvenirs de sa race. Lorsque, joyeusement, elles se gorgeaient du fluide vital de leurs victimes et que ces ripailles se répétaient souvent, elles se divisaient. Sur chaque monstre repu, d’autres membres et d’autres organes sensitifs poussaient. Puis une ligne de séparation apparaissait, tandis que la Chose double gardait la faculté de chasser et de se nourrir à sa guise. Plus tard, le dernier bout de peau rosâtre qui unissait les jumeaux se détachait, et il en résultait deux Choses qui avaient, chacune, tous les souvenirs et tous les instincts de l’être unique qu’elles avaient été. C’est ce qui, peut-être, justifiait dans une certaine mesure leur gloutonnerie car la nourriture leur permettait, non seulement d’apaiser leur faim, comme chez tous les êtres vivants, mais encore de se reproduire.
Elles avaient une certaine forme d’intelligence qui s’appliquait strictement aux problèmes immédiats de leur existence. Puisque la civilisation des peuples terrestres signifiait pour les Choses des nids plus doux, plus chauds, et l’abandon des chasses fatigantes des premiers âges de la race, elles préféraient forcément que leurs esclaves fussent civilisés. La connaissance n’intéressait pas les Choses ; elles étaient suprêmement indifférentes à tout ce qui n’était pas nourriture, chaleur, nids douillets. Pour s’assurer ce luxe, elles implantaient chez leurs esclaves une loyauté passionnée et une tendre affection – émotions qui, pour elles, n’étaient que des éléments utiles, en ce qu’elles leur permettaient de mieux gouverner les races inférieures. Elles n’éprouvaient aucun sentiment de loyauté, même à l’égard de ceux qui étaient de leur espèce. Elles avaient cependant appris – ou peut-être était-ce le seul ancêtre de toutes celles qui possédaient des esclaves civilisés qui en avait fait l’expérience – qu’il était utile pour elles de coopérer, d’autant plus que l’union des cerveaux s’était avérée profitable même au cours des périodes primitives. Elles travaillaient ensemble parce que leur sécurité était mieux garantie ainsi et qu’elles étaient plus certaines de pouvoir obtenir la chaleur, le moelleux, et la satisfaction de leur voracité.
Mais il n’y avait entre elles aucune affection, pas même entre celles qui venaient de se séparer et qui avaient constitué auparavant un seul individu. Elles étaient habitées par l’envie, la haine et la jalousie ; elles avaient tous les vices dont était capable leur espèce. Mais les souvenirs de chacune remontaient à des milliers d’années. Elles savaient qu’il était sage pour elles de coopérer, aussi longtemps qu’il y aurait encore des animaux appelés hommes qui n’étaient pas soumis à leur domination. Quand tous seraient esclaves, il y aurait sans doute entre les Choses d’horribles conflits ; elles se battraient avec acharnement pour s’entre-détruire et s’assurer ainsi plus de festins réjouissants. Elles pourraient lancer des pensées harcelantes pour attirer les esclaves liés à d’autres Choses. Mais maintenant…
Maintenant, elles étaient enfouies dans la douceur et la chaleur. Quelques-unes, au fond de caisses grossières dans les mansardes des fermes. D’autres, dans les caves tièdes des immeubles de la ville. D’autres encore, dans des nids chauffés à l’électricité avec contrôle thermostatique, doublés de fourrures précieuses. La beauté, la qualité, la perfection technique, le prix, la rareté et la condition sociale les laissaient indifférentes ; c’étaient des parasites, comme les poux. Elles se gorgeaient du sang qui coulait dans les veines des hommes. Lorsqu’elles avaient obtenu la chaleur, le moelleux et la nourriture dont elles étaient insatiables, rien ne les intéressait plus, si ce n’est leur propre sécurité. Sûrement, les êtres vivants dont elles faisaient leurs proies leur étaient totalement indifférents.
Elles n’avaient donc pas de civilisation. Pas de chef, pas de lois, pas d’ambition ni de science, aucun instinct du progrès. Mais elles possédaient un pouvoir mortel qui avait fait de leur race – une race d’anciens chasseurs aux aguets dans les jungles d’une seule planète – les maîtres bouffis et goulus de deux systèmes solaires lointains.
Un vaisseau lancé dans l’espace par une race audacieuse avait atterri jadis sur leur monde originel. Ce vaisseau avait rapporté chez lui les ancêtres des Choses. Puis d’autres vaisseaux avaient apporté d’autres Choses a d’autres mondes encore, qui maintenant retournaient à la barbarie, tandis que les Choses y étaient installées. Enfouies dans leurs nids, elles diffusaient des pensées ; et les hommes les adoraient parce qu’on le leur ordonnait, et ils les servaient parce qu’on leur commandait de croire que c’était là le bonheur suprême. Et ils pensaient à elles avec tendresse, parce que cela aussi leur était ordonné.
Et les Choses buvaient, buvaient, buvaient…